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Journal Anfani

Internet Issue June 1999 -
Interview du Président de l’Association «DLD» M. Ismael Yenikoye
«Je pense que ce qu’il faut à notre pays, parce que cela a manqué, c’est un véritable contrat politique entre le pouvoir et l’opposition».

Mr. Ismael Yenikoye, vous êtes Président de «DLD» et à ce titre un observateur averti de la vie politique nationale. Quelle est votre «lecture» de l’avènement du CRN et ce, trois ans à peine après l’installation de la 4ème République ?

L’avènement du CRN trois ans à peine après l’installation de la 4ème république se situe dans le cadre de l’instabilité politique que notre pays a connu ces dernières années. Il faut rappeler que pendant ces douze dernières années, le Niger a épuisé pratiquement trois républiques. Donc il y a une forte instabilité politique et cette forte instabilité politique se situe également dans le cadre de cette culture de coup d’État permanent que notre pays a connu, des putschs à la fois civils et militaires. Ce qu’il faut souhaiter pour notre pays c’est que ce coup d’État, celui qui a entraîné l’assassinat du Président de la république, soit le dernier pour le Niger. Autrement dit, il faut faire en sorte que ce coup d’État soit autant que possible le dernier d’une série de coups d’État civils et militaires. Il faut qu’on arrête cette dynamique qui consiste à appeler l’armée à résoudre nos problèmes. Il faut que la classe politique fasse un effort d’analyse sur elle-même, sur son comportement, pour trouver les voies et moyens pour que chaque fois qu’il y a une crise institutionnelle ou politique, les solutions se trouvent à la fois dans les textes mais aussi dans l’intelligence des hommes lorsque les textes ne sont pas suffisants pour régler ces blocages-là.

Quelle est votre appréciation des actes posés jusqu’ici par les nouvelles autorités militaires ?

Je pense que les nouvelles autorités militaires sont aujourd’hui face à une situation un peu paradoxale au moment même où notre pays connaît une accalmie sur le front politique, parce que c’est la première fois depuis la conférence nationale que l’ensemble des partis politique se trouvent réunis pour s’entendre autour d’un minimum. Au moment donc où il y a cette accalmie sur le front politique, il se trouve à combattre à la fois sur le front intérieur les syndicats (avec la montée des revendications salariales principalement) et sur le front extérieur nos partenaires qui n’arrivent pas à comprendre l’assassinat du Président de la république. Il y a un certain nombre de pays qui ont gelé leur coopération avec le Niger. Par rapport aux actes qui ont été posés, je distinguerai deux.. Ceux que je mettrai dans la catégorie des actes encourageants et positifs, et puis les actes qui posent problème. Parmi les actes positifs figure ce principe de réconciliation nationale qui, pour la 1ère fois, tend à devenir une réalité. Ainsi il y a l’ordonnance prise par rapport à l’inéligibilité des responsables militaires de la transition. Il y a aussi la référence permanente au respect des droits de l’homme et des libertés, et cette recherche permanente du consensus politique au sein de la classe politique et des militaires qui gèrent ensemble le pays aujourd’hui. Donc voilà très rapidement quelques uns des actes positifs. Au niveau des actes qui posent problèmes, il y a ce chambardement qu’on constate au niveau de l’administration. Ces derniers jours, près de 200 décrets sont tombés. Est-ce que cela est une bonne chose ? Est-ce que cela contribue à stabiliser l’administration ? L’autre aspect, c’est la restriction qui a été faite notamment à un certain nombre de dignitaires du régime défunt en matière de déplacement à l’extérieur. Il faudrait ici que les autorités politiques aillent très vite pour que là où il y a des enquêtes à conduire, qu’elles se fassent dans la plus grande diligence pour que cette mesure d’ordre général soit levée. Voilà très rapidement évoqués les points saillants de cette transition, avec cette dernière remarque qui est la mise en place du Conseil consultatif.

Vous êtes membre du Conseil consultatif. Quel jugement portez-vous sur les avant-projets de textes élaborés par le comité technique ad hoc et selon vous, quel type de constitution conviendrait le mieux à notre pays?

Je voudrai dans l’immédiat réserver ma réponse à votre question et souligner ce que j’ai dit plus haut, à savoir que les problèmes du Niger ne sont pas essentiellement constitutionnels. Ils résident plutôt dans un certain nombre de points que nous évoquerons plus tard et qui sont à la fois de gestion politique, administrative et sociale. Certes, il est bon de réexaminer les textes et de les améliorer, mais il ne faudrait pas déplacer les problèmes en faisant croire que toutes les crises qu’a connu ce pays ont eu pour origine des problèmes de constitution, alors que tout le monde sait que le fond du problème se situe plutôt ailleurs.

En tant que Nigérien et de surcroît universitaire quelles propositions formulez-vous pour mettre les futures institutions à élire à l’abri de la précarité ?

Votre question est très vaste et je dirai même qu’ici réside tout le fond du problème. Il y a le premier aspect qui est en cours, c’est-à-dire l’examen des textes, qui a été fait à travers la mise en place du Comité technique et du Conseil consultatif. Cela est une bonne chose, mais il faut aller au delà pour voir la question politique, la question de la gestion de la cité et de la gestion administrative et sociale. Je vais m’exprimer un peu plus clairement là-dessus. Je pense que ce qu’il faut à notre pays, parce que cela a manqué, c’est un véritable contrat politique entre le pouvoir et l’opposition. Il faudrait qu’on sorte de ce syndrome de la «nationite» qui consiste pour chaque personne qui acquiert le pouvoir à considérer qu’elle est la nation et que par conséquent étant la nation, elle a tout les droits et que l’opposition n’a plus de droits. Donc un contrat politique entre le pouvoir et l’opposition sur le statut du pouvoir, ses droits mais aussi ses obligations vis-à-vis de la société et également des responsables de l’opposition est nécessaire. Mais l’opposition elle aussi a des droits et des devoirs en tant qu’opposition. Un contrat politique doit absolument être mis en place entre les différents pouvoirs et l’opposition, de manière à clarifier les champs de compétence, les responsabilités et les devoirs de chacun des camps.

De même, il faut un contrat social entre l’État et les travailleurs, Rappelez-vous qu’on nous a promis que nos salaires seraient réduits, que les impôts allaient augmenter, mais que nous aurions les salaires à terme échu. Ce qui est loin de se refléter aujourd’hui dans la réalité.

Quelle est votre appréciation de l’État, du choix de l’homme et de la liberté au Niger depuis l’avènement de la démocratie ? Quels sont les «points noirs» et les progrès les plus significatifs ?

Je crois que depuis l’avènement de la démocratie, il y a une faiblesse conjoncturelle de l’État due principalement au fait que celui-ci n’arrive plus à faire face à ses dépenses de souveraineté. Or un État qui ne peut pas faire face à ses dépenses de souveraineté est obligé de quémander ou de mendier ou alors de voir quelles sont les mesures à prendre pour assainir sa gestion, pour éviter de quémander. Or qu’est-ce qui se passe chez nous ? Nous ne faisons rien pour assainir la gestion. Pour chaque projet, chaque démarche, on demande l’appui des partenaires extérieurs. Nous sommes devenus des véritables mendiants internationaux.. Donc de ce point de vue là, il y a une faiblesse de l’Etat, mais cette faiblesse est due elle-même au processus de démocratisation. Mais il faut voir les choses non pas au négatif mais au plan qualitatif, au plan positif, parce que la démocratisation n’est pas un processus linéaire, elle n’est pas un processus qui se construit du jour au lendemain, elle n’est pas un processus qui se construit de façon positivement accélérée tous les matins. Prenez les pays occidentaux, ils ont mis deux siècles pour construire leur démocratisation et cette démocratisation a été construite dans le sang et dans la violence et souvent même dans des guerres civiles et rappelez-vous même de la guillotine et bien d’autres violences qui ont été exercées. Nous avons la chance dans notre pays où dans nos pays que cette démocratisation pour le Niger en tout cas hormis la rébellion armée n’a pas été véritablement sanglante. Il y a eu certes des conflits champêtres, des conflits inter-communautaires mais il y a pas eu de guerres civiles au Niger, même si certains Etats africain, connaissent et ont connu cette guerre civile. Donc, la démocratisation entraîne nécessairement dans une première étape et une fragilisation de l’Etat et c’est le cas de notre pays, mais je dis encore une fois, il faut voir les choses de manière historique, parce que c’est un processus avec ses hauts et ses bas et c’est en nous tombant, en se faisant mal qu’un enfant apprend à marcher. Et nous allons tomber, nous allons nous faire mal, mais l’essentiel c’est que chaque fois nous puissions nous mettre debout et continuer la marche. Et, de ce point de vue là, le Niger a fait un certain nombre de progrès et l’Etat sans doute ira de plus en plus en se consolidant, en se renforçant, aussitôt qu’il aura commencé à faire son autocritique et mis en place un certain nombre de principes de gestion qui lui permettent une mobilisation des ressources internes plus conséquentes et qui réduisent sa dépendance vis à vis de l’extérieur. Et au niveau de votre question sur le choix de l’homme ; cela est très important j’allais dire parce que on dit que les textes ne valent que par les hommes qui sont chargés de les conduire. L’histoire mondiale nous apprend souvent que le destin de toute une communauté peut être scellé par l’aptitude ou l’inaptitude des dirigeants. Donc, pour ce qui concerne notre pays, en tant que démocrate, je me plierai aux choix souverain du peuple. L’essentiel c’est que, à l’issue de la transition, nous puissions organiser des élections libres, transparentes, démocratiques, justes et équitables, qui permettent au peuple de choisir en toute souveraineté l’homme qui aura à conduire le destin de la Nation mais que cet homme là ne se dise pas qu’il est la nation, mais qu’il est au service de la Nation. Qu’il ne soit pas atteint de syndromes de Nationite qui le conduisent à exclure les autres Nigériens qui ne sont pas avec lui, et à faire les choses dans le cadre du serment constitutionnel qu’il a prononcé. Et de ce point de vue j’ai eu à proposer et même j’insiste là-dessus, il faut faire en sorte que le président de la République jure sur le Coran s’il est musulman, sur la bible s’il est chrétien ou sur la pierre s’il est animiste. Quelque chose en tout cas qui l’engage, que ça ne soit pas un simple serment symbolique, mais faire en sorte que le président de la république se sente véritablement engagé dans le respect strict des règles constitutionnelles. Mais, il faut aussi à l’issue de ces élections, nous ayans convenu, comme je l’ai dit au début de notre entretien, d’un pacte républicain, démocratique et social et d’un code de conduite entre le pouvoir et l’opposition, qui amène au respect des droits de l’opposition, mais qui amène également l’opposition à apporter sa contribution dans la construction de la Nation. Voilà très rapidement pour ce qui concerne le choix de l’homme quel que soit le système constitutionnel qu’on aura mis en place. La question de l’équilibre des pouvoirs est extrêmement importante pour endiguer toute velléité du président de la République ici, à devenir un monarque que ce soit dans le régime constitutionnel ou à devenir un premier ministre à outrepasser ses pouvoirs dans le cadre d’un régime semi-présidentiel. Concernant la liberté de la presse, la liberté d’une manière générale, il faut dire que c’est un combat, c’est le processus de démocratisation ; elle a connu des avancées, elle a connu également des reculs. Mais ce qu’il faut relever, c’est que aujourd’hui la culture citoyenne est un fait dans notre pays. Les Nigériens sont plus que jamais attachés au principe de liberté ; et tout régime, qu’il soit civil ou militaire, qui voudrait piétiner les libertés des citoyens aura nécessairement en face de lui les citoyens. Parce que, d’une manière générale, et de façon fondamentale, les nigériens sont attachés à ces principes des droits de l’homme.

Alors, très rapidement, les points forts et les points faibles . Les points faibles, on peut dire c’est l’absence de prise en compte de l’intérêt national tel qu’on l’a constaté en tout cas dans les derniers temps. L’intolérance politique, l’exclusion et cette politique du coup d’État permanent à tous ces points faibles, doivent répondre à mon point de vue, à un pacte républicain, démocratique et social. Il y a également sur le plan économique et social, la dégradation de la situation des travailleurs, la dégradation de l’État lui-même au plan de vue de ses capacités de mobilisation internes et externes. Il y a un certain nombre de points faibles au niveau de l’État d’une manière générale et de partis politiques et de la société civile. Il nous faut aujourd’hui développer une véritable culture de tolérance, une véritable culture de contribution pouvoir-opposition à développer ici, ce minimum commun démocratique et social autour duquel l’ensemble de la classe politique et sociale doit s’entendre pour que le pays avance. Les points forts, j’en vois un qui me parait le plus important, c’est la culture citoyenne. Au delà de toutes les vicissitudes , il y a cette culture citoyenne qui se développe. Il y a cet attachement aux droits de l’homme et aussi cette volonté forte d’unité nationale, parce que, quelque soient les crises qui ont eu lieu dans ce pays, nous avons pu éviter la guerre civile, nous avons pu éviter les conflits, hormis bien sûr la rébellion, parce que les nigériens sont fondamentalement attachés à ces principes d’unité et de solidarité nationale.

La Presse d’une manière générale et la Presse privée plus particulièrement a été muselée durant ces dernières années. On a même vu la Presse publique donner une image d’une Presse de propagande pour le régime en place. A l’avenir quelle garantie aura la Presse Nigérienne dans l’exercice de ses fonctions, notamment pour un respect strict de l’éthique et de la déontologie?

Votre question est complexe ! Je dirai tout d’abord que la liberté de la presse ne s’octroie pas. Elle est un combat permanent. Parce que tous les pouvoirs, quel qu’ils soient, lorsqu’ils s’installent, ont tendance à récupérer la presse à leur profit. On l’a vu, cela est une vérité, pendant ces douze dernières années, on le voit dans les pays à démocratie ancienne, il y a cette velléité permanente des pouvoirs politiques à contrôler ou à avoir les valeurs de la presse parce que la presse est un véritable pouvoir, on parle ici d’un quatrième (4ème) pouvoir.

Mais cela ne veut pas dire que parque qu’il y a cette velléité de pouvoir public à contrôler ou même à museler la presse, il faille dire c’est normal, et puis justifier, non. Il y a trois niveaux de combats : il y a celui des textes, il y a celui des hommes et il y a celui du combat interne et externe lui-même.

Au niveau des textes, se sont toutes les institutions qui doivent être mise en place, institutions étatiques elles même, mais institutions au niveau de la presse elle-même. Au niveau de l’État, vous savez qu’il y a un organe de régulation qu’on appelle le conseil supérieur de la communication et ce conseil supérieur de la communication, il faut faire en sorte que sa composition soit une composition indépendante.

Ce sont des personnalités indépendantes et non pas les personnalités qui soient inféodées au pouvoir, ou à l’opposition parce que lorsqu’il n’ y a pas cette indépendance, de ceux qui sont chargés de réguler la presse, il y a effectivement des problèmes, parce qu’il y a un camp qui va vouloir s’attirer ici les faveurs de la presse au détriment d’un autre camp.

Il y a l’organe de régulation interne, je crois que vous avez mis en place une institution, ici tout récemment, au niveau de la presse, et il faut que cette institution fasse son travail pour que soit combattu un certain nombre de points au sein de la presse, éviter tout ce qu’il y a comme diffamation, toutes les injures et ou même le développement d’un certain nombre de textes qui ne sont pas favorables à l’unité nationale, qui sont défavorables à l’entente entre les Nigériens.

Propos recueillis par Halima Manzo

webmaster@ned.org | updated June 1999