Maradi sera toujours une énigme. A quelques encablures du Nigeria, la tumultueuse et passionnée capitale du Gobir et du Katsina, pour ceux qui la connaissent, et même ceux qui ne la connaissent pas, fascine toujours et intrigue. Méli-mélo de façades à l’architecture soudanienne, de constructions traditionnelles en banco noir et de majestueuses mosquées blanches aux minarets dorés et dont le croissant et les étoiles illuminent le firmament, l’historique cité, telle une lèpre, s’étend aujourd’hui anarchiquement, jusqu’à superposer la province du Gobir sur celle du Katsina. Réminiscence des sept empires haoussa qui connurent leurs heures de gloire au 15ème siècle dernier, Maradi est un pied de nez au colonisateur qui, d’un trait de couteau, sépara l’écorce de l’arbre à la conférence de Berlin de 1885, en jetant un pan dans l’escarcelle de l’Empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais et l’autre dans le giron français.
Cauchemar environnemental constellé de déchets plastiques, de strates d’immondices et des essaims bourdonnants de taxi-motos, lesquels dans un concert pétaradant ont asphyxié les taxis collectifs, la capitale économique du Niger du Niger est aujourd’hui un monstre qui inquiète et fait peur. D’est en ouest, du nord au sud, sur l’immense cimetière des entreprises de transformation de produits agro-pastoraux ou de substitutions qui firent jadis la réputation de Maradi ne clignotent aujourd’hui que deux signaux d’appel au secours : Sahélio et Sefamag, deux entreprises privées qui, tels de sphinx renaissant de leurs cendres, tentent vaillamment de résister à la concurrence déloyale du grand voisin nigérian. Les grosses fortunes se sont drastiquement réduites. De la centaine de «Al hazay» qui firent fortune dans le négoce des peaux, le commerce des cigarettes, les cultures rentières et les trafics en tous genres et qui menèrent train large, prenant femmes à l’instinct et en envoyant des gens à la Mecque par fournées entières, ne subsistent qu’une minorité qui peut se compter sur les doigts des deux mains. Une infime minorité certes mais qui aligne les comptes bancaires à plusieurs dizaines de chiffres et qui se barricade dans des châteaux hérissés d’antennes en permanence orientées sur les chaînes de télévision des monarchies golfières - tentant ainsi d’entretenir l’illusion des fastes d’antan. Demandez-les leur secteur d’activités et ces honorables messieurs restent très évasifs.
La crise est passée. Elle s’est emparée de la rue. Elle s’est emparée des têtes. Des rues insalubres et pas du tout éclairées par une municipalité quasi inexistante et qui ne fait parler d’elle qu’à travers des rumeurs de détournements distillés par des Maradawas en mal d’horizon. Des Maradawas dont l’unique occupation consiste à suivre le mouvement de l’ombre du matin au soir, refusant ainsi d’affronter la dure réalité, insoutenable comme la chape de plomb fondu que déverse le soleil en ce mois de mai. Malgré les statistiques effarantes qui font de ce département le champion en matière de démographie et la lanterne rouge du Niger en matière de scolarisation, malgré les efforts soutenus des organismes comme l’Unicef avec ses programmes Soins de santé primaire et éducation de la fille, Maradi reste toujours à la traîne. Les mariages restent toujours précoces, même s’ils ne durent que le temps d’une bonne récolte. Les parents refusent toujours d’envoyer leurs enfants à l’école, perçue ici comme une perte de temps et une fracture avec le milieu et le travail. «Time’s money», tel est le credo des Maradawas qui ont pour modèle le géant nigérian. La pauvreté est pourtant partout visible : dans la rue envahie dès les premières heures par une foule grouillante de nécessiteux ; dans les maisons où les repas se réduisent le plus souvent à une bouillie fermentée ; dans les bureaux ou des fonctionnaires désoeuvrés ramènent toute conversation au problème des salaires. Une précarité qui conduit inexorablement à la fatalité. Un terreau exploité par des prêcheurs qui, au moyen de lampes tempêtes et haut-parleurs crachotants, officient jusqu’à tard dans la nuit, invitant les impénitents pécheurs à délaisser les éphémères plaisirs d’ici-bas pour l’éternelle félicité de l’au-delà.
Pourtant la réalité est là, implacable. Aller à la rencontre de ce Maradi là, c’est vivre en accéléré et en condensé toute l’équation de survie au Niger. Entre vallée de la Tarka au Nord et le Goulbi’n Maradi au Sud, la terre est rudement disputée entre désertification galopante et démographie vertigineuse. Totalement lessivés, les sols ne suffisent plus entre une agriculture qui pousse toujours plus haut, toujours plus loin, toujours plus vite et un élevage transhumant qui a du mal à marquer ses territoires. Symbole de la vie, l’eau reste toujours une denrée rare dont il convient de trouver le juste prix. Si le sous-sol est gorgé d’eau, si des projets hydrauliques comme le projet hydraulique nigéro-suisse, le projet hydraulique villageoise Maradi-GTZ, le CEAO II, l’Agence française de développement travaillent depuis des décennies pour assurer une meilleure couverture hydraulique, la nappe phréatique n’est pas éternelle et n’arrive toujours pas à assurer les besoins d’une population qui croît vertigineusement. Surconsommation et une pollution à venir résultant de l’utilisation abusive des engrais chimiques et autres intrants nocifs -proximité du Nigeria oblige, l’agriculture de Maradi est la plus grande utilisatrice d’engrais au Niger, la coupe est plus que pleine. D’où l’exacerbation de conflits champêtres autour des puits d’eau ou des couloirs de passage. Dieu merci, la campagne agricole passée a été très bonne et a permis d’engranger un excédent de près 130.000 tonnes (50% de l’excédent national) et un important excédent fourrager qui achève de griller dans les champs. Mais le répit est de courte durée. Le feu pouvant se déclarer à tout bout de champs. Pour chaque caillou transgressé, pour chaque brin d’herbe brouté, c’est l’hécatombe. Conflits qui échouent le plus souvent chez le chef de village ou chez le sous-préfet, où, très souvent, c’est le plus offrant qui a raison.
Est-ce pour autant que la prestigieuse cité du Gobir et du Katsina a tourné le dos à la lumière pour l’ombre ? Si un pas est vite franchi, le second tarde à venir. Comme le démontre cette révolution qui vient du Nord. Pris en sandwich entre une désertification qui ne leur laisse la moindre chance et les incursions de plus en plus osées des agriculteurs, bien loin au-delà de la limite de la zone agricole, édifiés par les successives sécheresses qui réduisent l’élevage à une éternelle reconstitution des animaux décimés par la sécheresse, les éleveurs de la région, notamment les peulhs Bororos et les Touaregs, appuyés en cela par certains projets de développement et des bailleurs de fonds comme la coopération suisse se stabilisent et veulent vivre comme les autres en épousant les contours de la modernité. Tout ce qu’ils demandent : un puits, une école, une chaumière et puis la lumière...
Ces images pleines de contradictions et de paradoxes qui se superposent, qui s’entrechoquent jusqu’à faire choquer, c’est un peu de tout Maradi à la fois. Mais ce n’est pas tout Maradi. Entre ombres et lumières, dans le reflet d’une chefferie éclipsée par le soleil démocratique mais avec laquelle il faut toujours compter, Maradi, courtisane rebelle, faiseuse et défaiseuse de rois, coqueluche de tout homme qui veut le pouvoir mais qui n’a jamais porté un des siens au pouvoir, n’a pas encore fini de livrer tous ses secrets. Maradi restera toujours une énigme. C’est peut-être ce qui fait son charme.
IBBO DADDY ABDOULAY