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Journal Anfani

Internet Issue June 1999 -

Politique Nationale
D’une République à l’autre

Cinq présidents <<usés>>, quatre constitutions <<grillées>>, divers types de gouvernance expérimentés dont une cohabitation, 3 coups d’État et trois transitions politiques, une cohorte de premiers ministres et d’assemblées <<écourtés>>. En près de 40 ans d’indépendance, le Niger s’apprête à vivre des nouvelles élections générales au terme d’une transition entamée le 9 avril dernier suite à la rupture institutionnelle engendrée par <<la mort accidentelle>> du général Ibrahim Maïnassara Baré. Depuis l’ouverture démocratique en 1991, les Nigériens ont voté neuf fois pour choisir leur loi fondamentale ou élire leur président et représentants au niveau national, régional ou local. Deux coups d’État en l’espace de trois ans et une cohabitation tumultueuse donnent la mesure de l’instabilité politique qui s’est accrue avec la démocratisation. La 1ère république a régné pendant 14 ans (1960-1974) et son tombeur a vécu de 1974 à 1989.

La démocratie née à la faveur du vent d’Est a accouché deux républiques éphémères marquées par une cohabitation à couteaux tirés et des crises à répétition ayant conduit à deux coups de force. Ces difficultés d’enracinement de la démocratie tirent leurs racines dans l’insuffisance des textes fondamentaux mais aussi dans le comportement de la classe politique. Il y a également les difficultés économiques et financières qui alimentent le mécontentement populaire. Le tout explique donc l’infernal changement institutionnel auquel le Niger semble s’être abonné, avec comme conséquence l’éternel recommencement et le gâchis en ressources et en temps qui hypothèque grandement les chances de take-off économique et d’épanouissement social. Chronique de près 4 décennies de mal-gouvernance.

1960-1974 :
les premiers errements

Pendant plus de trente ans, la grande majorité des Nigériens a été tenue à l’écart de la gestion politique du pays. Sous la première république, c’est-à-dire de 1960 à 1974, le Parti progressiste nigérien, section du Rassemblement démocratique africain (PPN-RDA) a été érigé en parti unique de fait. La constitution du 8 novembre 1960 concentre en effet tous les pouvoirs entre les mains du président Hamani Diori, élu pour la première fois par l’Assemblée nationale le 9 novembre 1960. Cette institution dont les membres sont élus sur la liste unique du PPN ne dispose d’aucun pouvoir de contrôle de l’Exécutif. Les élections étaient des <<mises en scène>>. Le parti unique a étendu son hégémonie sur toutes les structures étatiques ou de la société civile. Les opposants pourchassés étaient soit contraints à l’exil, soit emprisonnés sans aucune forme de procès. Mais malgré sa mainmise totale sur la vie de la nation, la machine du parti finira par se gripper du fait de dissensions internes grandissantes et de déchirements claniques.

Le dysfonctionnement du parti ajouté à la terrible sécheresse de 1974 et à <<l’affaire dite de l’uranium>> précipiteront la chute du PPN-RDA. Le Conseil militaire suprême (CMS) dirigé par le lieutenant-colonel Seyni Kountché prend alors les rênes du pouvoir. Il suspend la constitution, dissout l’Assemblée nationale et interdit les partis politiques. L’expérience du monopartisme prend ainsi fin et s’ouvre une transition militaire...de 13ans.

1974-1987 :
la dictature militaire

Durant son règne marqué d’autorisme, le régime du CMS échappera à trois tentatives de putschs. Après avoir éliminé ses ex-compagnons, à savoir le chef de bataillon Sani Souna Siddo et le capitaine Moussa Bayeré, et mis à l’écart tous ceux qui lui portaient ombrage, le lieutenant-colonel Seyni Kountché dirigera le Niger d’une main de fer et <<comme seul maître à bord du bateau>>.

Ne tolérant aucune liberté, son credo se résumait en ces mots: construction d’un Niger respecté dans le concert des nations et consolidation de l’unité nationale. Tout le reste ne constituait aucunement pas une priorité à ses yeux. Cependant au crépuscule de sa vie, l’homme fit adopter par référendum une charte nationale, prélude à la <<normalisation de la vie politique>> qu’il entrevoyait à travers la société de développement présentée comme la vie nigérienne de développement.

1987-1991 :
la décrispation politique

Le colonel Ali Saïbou, désigné par ses pairs pour succéder à Kountché décédé en novembre 1987, imprimera à la marche du pays une touche complètement aux antipodes de celle de son prédécesseur. Il sera, lui, <<l’homme de la décrispation>> en faisant libérer tous les prisonniers politiques à l’exception de ceux impliqués dans la tentative de putsch d’octobre 1983 et en tolérant une relative liberté d’expression. Une fois au pouvoir, Ali Saïbou promet aussi un <<retour rapide à la vie constitutionnelle normale>>. Ce qui fut fait : adoption par référendum de la constitution de la IIème République en 1989, élection du président de la république et des députés sur la liste unique du parti-Etat, le Mouvement national pour la société de développement (MNSD). Élu avec 99,5% des suffrages exprimés valables et disposant de tous les pouvoirs constitutionnels, celui que les Nigériens appellent tout simplement <<Ali>> pensait pouvoir remplir son septennat sans encombre. Erreur ! Car c’était sans compter avec la grogne des scolaires et des travailleurs, mais aussi du vent de démocratisation soufflant de l’Est.

1990-1991 :
le vent de l’Est
Malgré les concessions du pouvoir, la centrale syndicale USTN, les forces démocratiques et les scolaires maintiennent la pression sur le régime de la IIème république qu’ils qualifient de <<liberticide>>, <<meurtrier>> et <<autoritaire>>. Le choc émotionnel provoqué par la tuerie du 9 février 1990 et le massacre de Tchintabaraden ainsi que <<le vent de l’est>> et le fameux discours de la Baule (France) serviront de levain aux mouvements de contestations en faveur de la démocratie. Acculé, Ali Saïbou tente d’imposer une démocratisation de la vie politique à son rythme : élaboration d’une loi sur les partis politiques, révision de la constitution et mise en place d’un gouvernement de transition, acquittement des personnes impliquées dans l’affaire de Tchintabaraden, etc. Rien n’y fait. Manifestations de rue, grèves, opérations <<villes mortes>>, pétitions et tracts se multiplient afin d’obtenir la convocation d’une Conférence nationale. Devant une mobilisation populaire sans précédent, "l’homme de la décrispation" finit par céder.

La Conférence nationale souveraine ou la révolution en douceur Reportée par deux fois, la Conférence nationale des forces vives du Niger s’ouvre le 29 juillet 1991 au Palais des sports de Niamey avec la participation de 1204 délégués représentant toutes les couches de la société. Prolongement du rapport des forces qui a imposé sa tenue, la Conférence s’enferme très vite dans la logique de conflits. Elle prend les allures d’un tribunal populaire servant d’exutoire à un peuple frustré, baillonné et muselé pendant plus de 30 ans. Durant les assises, les délégués ont passé au crible la gestion des régimes qui se sont succédés depuis l’indépendance en 1960. Gabegie, crimes divers, gestion patrimoniale, autoritarisme et autres abus ont été dénoncés, leurs responsables supposés mis aux arrêts ou sommés séance tenante à se justifier. Il faudra reconnaître que les débats se sont déroulés dans un climat passionnel, ce qui a conduit à certains dérapages. A l’occasion, l’hégémonie des scolaires et des syndicats a été consacrée. Après 98 jours de travaux, la Conférence s’achève en balisant le terrain pour l’avènement de la 3 ème république et en donnant le terrain aux autorités de la transition.

La transition à couteaux tirés

Prévue pour durer 15 mois, la transition démocratique s’achève après 17 mois de gestion "suicidaire" du pouvoir d’Etat marquée notamment par "la guérilla" HCR-gouvernement. Les défis auxquels elle devrait faire face avait pour noms la remise au travail des Nigériens, la relance de la machine économique, le rétablissement de la paix dans le nord du pays en proie à une rébellion armée, l’assainissement du climat politique, le parachèvement du processus démocratique,... Très vite, la survivance de la "logique des groupes", la bataille pour le positionnement dans la perspective des futures échéances électorales, l’hégémonie des syndicats, l’ambiguïté des textes transitoires et les querelles de personnes vont détourner les autorités de la transition de leurs tâches. Tout se passe comme si la connivence et la cohésion promises pour conduire à son terme la transition avaient été abandonnées dans les vestiaires du Palais des sports. Le président du HCR et le Premier ministre se livrent à une véritable guérilla tandis que le Chef de l’Etat, "père de la nation", jouait de son côté l’abonné absent. C’est dans ce contexte difficile que l’AFC vient aux affaires.

L’Alliance des forces du changement :
la coalition à neuf

Le credo de "changement" triomphe à l’occasion des premières élections générales multipartites de février et mars 1993, élections remportées par une coalition de neuf partis politiques opposés à l’ancien parti unique. Le Niger entre ainsi dans l’ère de la démocratie multipartisane avec des institutions démocratiquement élues. Le "gouvernement de combat" est appelé à relever "les grands défis", à savoir la consolidation de l’unité nationale, la restauration de la crédibilité et de l’autorité de l’Etat, l’assainissement des finances publiques et le traitement des questions sociales. En un mot, il s’agit de remettre le pays sur les rails. Pour cela, il doit ramer à contre-courant de plusieurs forces telles que les travailleurs, les scolaires, l’armée, l’opposition parlementaire et extra-parlementaire, la rébellion armée. Mais il doit surtout résoudre ses propres contradictions internes.

La coalition à l’épreuve du pouvoir

Constituée au lendemain des élections législatives, l’AFC était composée de partis aussi éloignés idéologiquement et distincts les uns des autres. On y trouve pêle-mêle des socialistes, des socio-démocrates, des libéraux et des fédéralistes, en somme un véritable cocktail politique. Malgré tout ce qui les séparait, ces partis se déclarant comme "réellement acquis au changement" adoptent un "programme minimum d’actions". En vérité, la coalition anti-MNSD reposait sur un contrat pré-électoral de partage des principaux postes de responsabilité. L’AFC avait, c’est un rappel, arrêté bien avant le 2 ème tour des présidentielles à qui attribuer la primature et le perchoir de l’Assemblée nationale. La première difficulté allait surgir à l’occasion de la formation du premier gouvernement de la 3 ème république, ainsi que l’attestent les longues tractations avant sa mise en place et sa taille (28 membres). Pour les besoins de la cause, des portefeuilles ministériels et des secrétariats d’Etat furent créés, le chef du gouvernement n’ayant pas les mains libres pour choisir ses collaborateurs. De même, les nominations aux autres fonctions de l’Etat ne répondaient à aucun critère de compétence ou d’intégrité, les Etats-majors des partis membres de la coalition décidant selon le quota à chacun attribué. Cette logique de partage se traduira par la chasse aux sorcières envers les cadres non acquis au "changement" et à l’exclusion, ce que fustigera énergiquement l’opposition. Au sein même de la coalition, certains commencèrent à grincer des dents car estimant le parti présidentiel (CDS Rahama) trop favorisé. En septembre 1994, le parti du Premier ministre (PNDS Tarayya) quitte avec armes et bagages l’alliance. Une nouvelle majorité voit le jour, qui poussera le Président de la république à la dissolution de l’Assemblée nationale dans l’espoir de reconstituer sa majorité.

Les électeurs nigériens convoqués aux urnes confirment la majorité "arithmétique" (selon les partisans du chef de l’Etat) qui a émergé à l’Assemblée suite au rapprochement entre l’opposition parlementaire (MNSD Nassara) et le PNDS Tarayya. La nouvelle majorité obtient une courte victoire (43 sièges contre 40 pour la mouvance présidentielle). Cette victoire ouvrira une ère nouvelle pour le Niger, celle de la cohabitation conflictuelle au sommet de l’appareil de l’Etat.

L’expérience de la cohabitation

Contestations des résultats sortis des urnes, sollicitations intempestives de la Cour suprême, dissertations juridico-philosophiques autour des termes "alternance", légitimité", "majorité", etc., marqueront fortement cette période. Dans un premier temps, les partis membres de l’AFC introduiront une série de recours en annulation des élections législatives. La Cour suprême les déboute. Ils reviendront à la charge en faisant appel, chose inédite, aux services de l’avocat français Jacques Vergès pour remettre en cause le verdict de la plus haute instance de l’Etat. Vaine tentative. La nomination d’un premier ministre constituera également un autre épisode du feuilleton de la cohabitation. L’enjeu était le partage des pouvoirs et la mainmise sur l’appareil administratif et les entreprises d’Etat, vache à lait. Ce sont surtout les tentatives pouvoiristes des uns et des autres (tout le pouvoir ou rien), le déficit de dialogue, le non-respect des règles du jeu (arrêts de la Cour suprême, dispositions constitutionnelles), la personnalisation des questions touchant à la vie de la nation,...qui finiront par creuser la tombe des acteurs de la 3 ème république. En effet, l’occasion était trop belle pour les militaires de revenir sur le devant de la scène politique et le 27 janvier 1996 la 3 ème république fut enterrée par une junte militaire regroupée au sein du Conseil de salut national (CSN), qui instaure une courte transition qui fit le lit de la 4è République.

La 4 ème république :
échec et mat

Né au forceps dans le sillage du coup d’Etat "patriotique" du 27 janvier 1996, le régime de la 4 ème république qui se voulait la parade à la "démocratie-désordre" nigérienne a péri par l’épée, sacrifié sur l’autel de la "réconciliation nationale". Ni la constitution de type présidentiel "source de stabilité" selon ses défenseurs, ni "la victoire écrasante" au premier tour (52%) du "candidat indépendant" et encore moins une assemblée aux ordres n’ont pu mettre à l’abri de la précarité le régime du "renouveau". Ironie du sort, l’armée qui était présentée comme le "rempart béton" a été le bourreau du renouveau, "le régime s’étant révélé incapable de résoudre les problèmes auxquels était confronté notre pays", comme le constate le Conseil de réconciliation nationale (CRN). Pire, le renouveau qui se voulait l’anti-règne des partis politiques vilipendés pour leur "gloutonnerie" et leurs "chamailleries puériles" a érigé la mal-gouvernance en système de gouvernement.

L’Etat a été "privatisé" et "informalisé" au profit des "parents, amis, alliés et connaissances", alors que la majorité des Nigériens croupissent dans la misère. L’administration est bloquée, les travailleurs sont méprisés, les partis d’opposition sont bannis de fait et la liberté ignorée. Le comble fut l’appel à la résistance de l’opposition, au lendemain de l’arrêt de la cour suprême, frustrée du "vol" de sa victoire aux locales. C’en était trop pour qu’un groupe d’officiers décident de passer à l’action le 9 avril dernier. Exit donc la 4 ème république! C’est reparti pour une nouvelle transition au terme de laquelle seront mises en place les institutions de la future 5ème république. Ce nouveau départ sera-t-il le bon? Nous l’espérons et le souhaitons de tous nos vœux.

Grémah Boucar

webmaster@ned.org | updated June 1999