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Journal Anfani

Internet Issue June 1999 -
Armée et démocratie :
L’impossible cohabitation ?

L’intrusion de l’armée sur la scène politique en Afrique continue encore de nos jours à susciter des interrogations. Les coups d’État et autres coups de force qui, sous d’autres cieux, ne sont que tristes souvenirs, semblent avoir de beaux jours devant eux. Démarrés presqu’aussitôt l’indépendance de nos pays acquise, ils ont égrené l’existence de nos populations. Certains États, comme le Nigeria et le Bénin, avaient même détenu la palme d’or des putschs militaires. Puis avec le vent de démocratisation au début des années 90, une relative accalmie s’installera et beaucoup pensèrent que l’ère du «règne kaki» était enfin révolue, que désormais les africains seront dirigés par des princes qu’ils auront librement choisi. Las ! Car très vite, la vérité se révélera toute autre.

Au Niger, de l’indépendance en 1960 à nos jours, nous aurons connu plus d’une irruption de la grande muette sur la scène politique. En 1974, c’est une junte conduite par le lieutenant-colonel Seyni Kountché qui mit fin à la 1ère république de Hamani Diori, qui aura régné quatorze ans. Le régime d’exception ainsi instauré s’étendra jusqu’en 1989, soit une quinzaine d’années. Kountché disparu en 1987 son successeur, le Colonel Ali Saibou, organise des élections solitaires qu’il remporte haut la main en 1989.

Cependant, à partir de 1990, une vague de contestations sans précédent acculera son régime et le contraindra à instituer le multipartisme et à convoquer la Conférence Nationale Souveraine (29 juillet 1991), à l’issue de laquelle le peuple nigérien entamera une nouvelle transition. Triste destinée que celle de la IIème république qui aura vécu à peine trois années !

En avril 1993, Mahamane Ousmane est démocratiquement élu président de la IIIème république pour un quinquennat. Le Colonel Ibrahim Maïnassara Baré y mettra un terme en janvier 1996 et, après une courte transition, se fera «élire» président de la IVème république en juillet de la même année. Mais le 9 avril dernier, c’est au tour du Chef d’escadron Daouda Malam Wanké de prendre les rênes du pouvoir et d’inaugurer une transition dont la durée a été fixée à 9 mois.

Comme on peut aisément le constater les Nigériens auront connu, en quarante ans d’indépendance, quatre militaires à la tête de l’État et seulement deux présidents civils. De même, nous aurons vécu 23 années de «règne kaki» contre 17 de règne civil. Il est à noter qu’il y a eu plusieurs tentatives de putschs : 1963, 1975, 1976, 1983. Qu’est-ce qui pousse donc l’armée, sensée être la première garante des institutions de la République, à s’en prendre à celles-ci ? Est-ce à dire qu’il y a, sous nos cieux, une antinomie entre l’armée et le concept même de démocratie ? En d’autres termes, où peut-on situer les racines du mal et au delà de toute polémique stérile, ne faudrait-il pas chercher ailleurs les causes de cette propension de la grande muette à considérer «la politique comme étant une chose trop sérieuse pour être laissée entre les mains des civils»?

Tout d’abord, il faudra reconnaître que la plupart de nos armées ne le sont très souvent que de nom. Mises sur pied à la hâte et constituées à partir d’un effectif hétéroclite au lendemain des indépendances par l’ex-colonisateur, elles éprouvent d’énormes difficultés pour convenablement remplir leur mission du fait de la non-adaptation des textes les régissant, de l’archaïsme de leurs équipements, du manque de formation adéquate, etc. Cela fait qu’aujourd’hui dans la majorité des États africains, on se trouve plus en présence d’armées de prestige et de répression que de forces garantes des institutions républicaines. De là à la tentation de la prise du pouvoir, il n’y a qu’un pas qu’elles ont vite fait de franchir. Mais il y a d’autres raisons qui poussent nos militaires vers le strapontin du pouvoir, à savoir les agissements des hommes politiques.

En effet pour accéder au pouvoir, nos politiciens infiltrent très souvent l’armée et une fois qu’ils y ont accédé, ils utilisent celle-ci à des fins partisanes. De plus, l’usurpation du pouvoir et sa confiscation par des subterfuges et élections dites «démocratiques» étouffant tout espoir d’alternance ont vite fait de donner à nos forces de défense et de sécurité des idées de messianisme.

En d’autres termes, que doit-on faire face à des présidents «démocratiquement élus à vie» grâce au concours d’une machine électorale parfaitement huilée pour la fraude et qui ne songent à l’alternance qu’après leur mort? Quand toutes les options ont été épuisées, il ne reste plus qu’une alternative. Le recours aux actes de violence ou même à la lutte armée trouvent généralement leur essence à partir d’un malaise profond entre des dirigeants cramponnés au pouvoir et le peuple assoiffé d’un changement radical. Et notre pays ne fait pas exception à la règle.

Face à cette situation, il est évident que ce ne sont pas les agitations stériles de l’extérieur et autres condamnations de principe qui y apporteront de solution. Il s’agit plutôt de recentrer le débat et c’est ce qu’a tenté de faire le Groupe de travail n°4 du Comité Technique chargé de la préparation des textes fondamentaux. Ce groupe a eu à axer ses travaux autour de la «réflexion sur le rôle des forces de défense et de sécurité dans un contexte démocratique». Cela constitue une première chez nous où les sujets touchant à la grande muette sont d’habitude considérés comme tabous.

Ainsi, dans son rapport de synthèse, le Comité Technique a mené une réflexion sans complaisance sur les forces de défense et de sécurité, leur statut et leur rôle dans un contexte démocratique, dans un contexte normal et dans un contexte de troubles. Et plusieurs recommandations ont été formulées. Elles ont, entre autres, trait à la précision des missions et des zones de compétence des forces de défense et de sécurité, à leur dépolitisation, au respect des droits de l’homme, à l’élaboration d’une politique de défense nationale et à la création d’un Conseil National de Sécurité, etc. Comme on le voit, l’objectif visé ici est clair : il s’agit de jeter les bases d’édification d’une véritable armée, républicaine mais surtout répondant aux vertus de la nation toute entière. Autrement dit, il faut rompre avec l’image d’une armée prétorienne, budgétivore et inefficace que nous avons jusque-là connu.

Gageons seulement que ces travaux ne connaîtront pas le même sort que la longue liste de nombreuses autres cogitations qu’il y a eu sur la vie de la nation, c’est-à-dire qu’ils ne finissent leur course dans les tiroirs. Car, si c’est d’une vraie démocratie que nous avons besoin, d’une démocratie répondant aux vertus universelles et non d’un simulacre destiné à légitimer des pouvoirs honnis, il ne faut pas hésiter à prendre le taureau par les cornes. Et cela passe nécessairement par l’acceptation des idées novatrices de la part de nos dirigeants et le respect des aspirations populaires.

M. D. Sangaré

webmaster@ned.org | updated June 1999